Pour respecter les normes, Je vais donc faire ainsi, histoire de passer pour une adolescente normale que Je suis, bien évidemment.
Voyez vous, Moi Je déteste courir. Je trouve qu'il s'agit d'un activité inutile, surtout quand c'est dans le cadre scolaire et qu'on nous, pardon, Me demande de courir autour d'un terrain, sur une piste créée a cet effet. Je me met a la place de ces pauvres petits poneys que l'on attache sans vergogne sur un manège au plaisir des plus jeunes, qui trouvent évidemment normal que les bêtes tournent en rond des heures, et des heures pour leurs propre bonheur... A cet age la déjà égocentrique...
Perso, Moi Je n'ai tenu que deux tours. J'ai bien cru cracher mes poumons à mes premiers mètres seulement, sans compter les points de cotés et les crampes qui s'en suivent. Bref J'ai toujours trouvé ça affreux.
J'ai vécu pendant cette heure de sport une phobie pour l'endurance. Comme lorsque mon frère m'avait poussé du pédalo et que Je suis tombée dans la mer, ou l'eau était profonde (l'eau est profonde à partir du moment où Je n'ai plus un seul orteil qui ait contact avec le "sol")... Un vrai supplice. Ton, pardon, Mon corps est à ce moment même parcouru d'un frisson, où, à ce moment précis, il se crispe jusqu'à enclencher le mode survie. Alors là, Je me débats, imaginant toutes choses horrible pouvant m'arriver alors que Je suis en état de faiblesse, dans environnement hostile qu'est l'eau profonde... Je m'imagine alors embusquée par toutes sortes de monstres aquatiques dont le seul but est de m'avaler crue... A ce moment même, une sardine m'aurait fait sursauter de peur...
"Une salve de "plouf plouf gloup gloup" me signalait que la trinité, avait suivi à la trace mes expériences de balistique alimentaire. Même ces bruits étaient ignobles, mais il m'eût été impossible de boucher mes oreilles.
Ce fut mon premier dégoût. C'est étrange. Je me souviens, avant l'âge de trois ans, d'avoir contemplé des grenouilles écrasées, d'avoir modelé de la poterie artisanale avec mes déjections,, d'avoir détaillé le contenu du mouchoir de ma s½ur enrhumée, d'avoir posé mon doigt sur un morceau de foie de veau cru - tout cela sans l'ombre d'une répulsion, animée par une noble curiosité scientifique.
Alors pourquoi la bouche des carpes provoqua-t-elle en moi ce vertige horrifié, cette consternation de sens, ces sueurs froides, cette obsession morbide, ces spasmes du corps et de l'esprit ? Mystère.
Il m'arrive de penser que notre unique spécificité individuelle réside en ceci : dis-moi ce qui te dégoûte et je te dirais qui tu es. Nos personnalités sont nulles, nos inclinations plus banales les unes que les autres. Seules nos répulsions parlent vraiment de nous.
[...]
J'essayais de ne plus y penser. Hélas, il n'y a pas d'apprentissage plus difficile. Si nous étions capable de ne plus penser à nos problèmes, nous serions une race heureuse.
Autant dire a Blandine, dans la fosse de son supplice : "Allons, ne pense pas aux lions, voyons ! "
Comparaison fondée : j'avais de plus en plus l'impression que c' était ma propre chair qui nourrissait les carpes. Je maigrissais. Après le déjeuner des poissons, on m'appelait à table ; je ne pouvais rien avaler.
La nuit, dans mon lit, je peuplais l'obscurité de bouches béantes? Sous mon oreiller, je pleurais d'horreur. L'autosuggestion était si forte que les gros corps écailleux et flexibles me rejoignaient entre les draps, m'étreignaient -- et leur gueule lippue et froide me roulait des pelles. j'etais l'impubère amante de fantasmes piscivores."
Amélie Nothomb - Métaphysique Des Tubes
toujours en construction -__-